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Faut-il exclure Total ?

Faut-il exclure Total ?

Le 3 août 2026, TotalEnergies a signé le rachat de l’activité renouvelable terrestre de Shell en Europe. Pour un fonds qui exclut les pétroliers par principe, l’opération pose une question de méthode.

Le fait

Le 3 août 2026, TotalEnergies a signé un accord pour racheter à Shell l’intégralité de son activité renouvelable terrestre en Europe. Le périmètre représente environ 4 gigawatts : 500 mégawatts de solaire et d’éolien en exploitation ou en construction, principalement en Italie et aux Pays-Bas, et un portefeuille de projets de 3,5 gigawatts en Italie, au Royaume-Uni et en Espagne, incluant du stockage par batteries. Ces chiffres proviennent des communiqués publiés le même jour par TotalEnergies et par Shell, et sont repris à l’identique par la presse spécialisée, notamment PV Tech et ESG Dive. Les deux parties décrivent le même périmètre, ce qui rend ces montants fiables.

Le même jour, TotalEnergies a signé la cession de 50 % d’un portefeuille solaire et éolien de 1,2 gigawatt, situé en Allemagne, en Espagne, en France et en Pologne, à un compte d’assurance géré par le fonds américain KKR. La valeur d’entreprise du portefeuille s’établit à 1,8 milliard d’euros, montant que l’on retrouve dans le communiqué de KKR, dans celui de TotalEnergies et dans la dépêche Bloomberg du 3 août. Les trois sources concordent. TotalEnergies conserve l’autre moitié du portefeuille et continue d’exploiter les actifs.

Les deux opérations restent soumises à l’accord des autorités compétentes, avec une finalisation attendue d’ici la fin de l’année 2026. Rien n’est donc encore réalisé à la date de publication de cet Éclairage.

Pendant que Shell se retire du renouvelable terrestre européen, c’est donc un pétrolier qui reprend ces actifs, et un fonds de private equity qui en finance une partie.

Ce que ce fait révèle des politiques d’exclusion

Rappel utile, parce que la classification européenne est mal expliquée un peu partout : le règlement SFDR répartit les fonds en trois niveaux. L’Article 6 ne met en avant aucune caractéristique de durabilité. L’Article 8 déclare promouvoir des caractéristiques environnementales ou sociales. L’Article 9, le plus exigeant, affiche un objectif d’investissement durable comme raison d’être. C’est celui que l’on met en avant quand un client demande du « vraiment vert ».

Première surprise, contre-intuitive : les fonds Article 9 n’excluent pas systématiquement les énergies fossiles.

Trois travaux distincts, menés par des acteurs différents et à des dates différentes, pointent dans la même direction.

L’enquête Great Green Investment Investigation, publiée le 29 novembre 2022 par Follow the Money, Investico et neuf autres rédactions européennes, a reconstitué les portefeuilles de 838 fonds classés Article 9, soit plus de 619 milliards d’euros d’encours. Résultat : 388 de ces fonds, sur 838, détenaient au total 8,5 milliards d’euros d’actifs fossiles, et près de la moitié d’entre eux étaient investis dans le secteur fossile ou dans l’aéronautique.

Les analyses publiées en 2025 sur le projet de réforme dit SFDR 2.0 aboutissent au même ordre de grandeur, par une méthode différente : selon Clarity AI, environ 40 % des fonds Article 9 échoueraient aux nouveaux critères d’exclusion envisagés, principalement du fait de leur exposition au charbon, au pétrole et au gaz. L’analyse de Sustainalytics sur le même projet converge. Ces deux cabinets travaillent indépendamment l’un de l’autre, ce qui renforce la solidité du constat.

Une étude de l’AMF sur l’univers des fonds français nuance le tableau au niveau national, et c’est une source de nature différente puisqu’il s’agit du régulateur : l’exposition aux développeurs de charbon y est négligeable pour les fonds Article 9, tandis que l’exposition aux développeurs pétroliers et gaziers, plus significative, reste limitée.

Un consortium de journalistes, deux analystes privés, un régulateur : quatre points de vue, un même constat de fond. La question « ce fonds exclut-il Total ? » n’a pas de réponse évidente, y compris au sein de la catégorie la plus exigeante.

Pour les fonds qui l’excluent effectivement, l’opération du 3 août crée une situation qui mérite d’être regardée en face : l’exclusion porte alors sur l’un des acheteurs d’actifs renouvelables européens de la saison. Et elle ne porte pas sur KKR, dont l’activité fossile est pourtant documentée. Le Private Equity Stakeholder Project et Global Energy Monitor recensent 188 actifs fossiles répartis dans 21 pays au sein de dix-sept sociétés du portefeuille de KKR, dont des participations dans le Coastal GasLink au Canada et les projets de gaz naturel liquéfié de Port Arthur et Cameron aux États-Unis. Ces chiffres appellent une précaution de lecture que nous préférons donner : ils émanent d’organisations engagées sur le sujet, leurs travaux sont partiellement liés, et KKR conteste la méthodologie retenue pour comptabiliser ces émissions. Nous n’avons pas trouvé de source indépendante publiant un décompte équivalent.

Dans les deux cas, l’exclusion s’applique à un nom présent sur une liste, non à un volume de carbone.

Deux méthodes qui portent le même nom

Ce n’est pas un accident de parcours, c’est une conséquence directe de la méthode retenue. Il existe deux façons de construire une politique d’exclusion, souvent confondues dans les documents commerciaux.

Exclure une entreprise, c’est raisonner par identité. On dresse une liste de noms, on la met à jour périodiquement, on la communique. C’est lisible, vérifiable en quelques secondes, et facile à expliquer à un client.

Exclure une activité, c’est raisonner par ce que l’entreprise fait. On regarde la part du chiffre d’affaires encore adossée aux énergies fossiles, la trajectoire de cette part dans le temps, la répartition des investissements entre extraction et production bas carbone, l’existence d’un plan de transition daté et chiffré.

Les deux approches ne produisent pas les mêmes portefeuilles.

La seconde a des conséquences que la première n’a pas. Une entreprise diversifiée comme TotalEnergies redevient évaluable sur des chiffres, ce qui peut conduire à l’exclure comme à la retenir selon les seuils fixés. Symétriquement, un producteur d’énergie exclusivement renouvelable cesse de bénéficier d’une présomption favorable liée à son secteur d’appartenance.

Elle a aussi un coût. Une liste noire se vérifie immédiatement, tandis qu’une doctrine par activité suppose d’obtenir des données que les sociétés de gestion ne publient pas toujours spontanément. Et elle est moins lisible en rendez-vous : « nous n’investissons pas dans le pétrole » tient en une phrase, une politique par seuils en demande plusieurs.

Ce que ça change en rendez-vous

Quand un client demande « est-ce que votre fonds finance Total ? », la question sous-jacente est rarement celle qu’il formule. Il cherche à savoir si son épargne aggrave le problème.

Répondre « non, Total est exclu » clôt la conversation sans y répondre, et l’on vient de voir que la réponse elle-même n’est pas garantie par la classification du fonds.

Trois questions permettent d’aller plus loin, à poser d’abord à la société de gestion :

Sur quoi porte l’exclusion, le nom ou l’activité ? Et selon quels seuils, sur quelles données, à quelle fréquence de revue.

Que finance le fonds à la place ? Une exclusion ne crée aucun actif bas carbone par elle-même. Elle déplace un capital, et il est légitime de demander vers quoi.

Que fait le fonds de sa qualité d’actionnaire ? Céder ses titres ne modifie pas l’entreprise et transfère le sujet à un autre actionnaire. Le vote en assemblée générale et le dialogue actionnarial sont des leviers distincts, dont les gérants font un usage inégal.

Reste la question de fond, que l’opération du 3 août pose à toute la place sans la trancher :

Devons-nous passer d’une politique qui trie des noms à une politique qui mesure des activités ?

Le collectif n’a pas de réponse arrêtée. Les avis des membres sont les bienvenus.

Sources

Sur l’opération du 3 août 2026 — communiqués des trois parties, concordants, complétés par la presse financière : TotalEnergies, Shell, KKR, Bloomberg, Axios, PV Tech, ESG Dive.

Sur l’exposition fossile des fonds Article 9 — un consortium de journalistes, deux analystes indépendants, un régulateur : Great Green Investment Investigation (29 novembre 2022), Clarity AI, Sustainalytics, AMF.

Sur le portefeuille fossile de KKR — source unique, émanant d’organisations engagées, méthodologie contestée par KKR : Private Equity Stakeholder Project et Global Energy Monitor.

Cet Éclairage est un partage d’information. Il ne constitue ni un conseil en investissement, ni une recommandation d’achat ou de vente, ni une prise de position du collectif sur les sociétés citées.

Le collectif

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